hintergrundbild zeigen




















fullscreen
 

PHILIPPE RAHM

Le second été

L’île est marécageuse. Un demi hectare qui émerge dans le bras mort d’une rivière. Projetant continuellement leurs ombres, de grands aulnes à l’écorce noire la recouvrent presque entièrement. C’est un autre temps que nous voulons provoquer ici, hors des rythmes astronomiques. C’est un temps en dérive, un glissement de saison, perdu sur une île, caché quelque part dans une forêt. Ici, l’été se prolongera indéfiniment. Il s’étirera dans l’année, passera l’automne, traversera l’hiver jusqu’au printemps suivant. C’est une sorte de second été, une altération saisonnière, un été indien plus vigoureux encore, égaré dans l’hiver autrichien, un climat en suspension. Au cœur de l’île, derrière une épaisseur obscure constituée de hauts arbres à feuilles caducs, nous définissons une clairière comme un espace improbable et surnaturel. Notre projet cherche à prolonger l’obscurité de l’île et son mystère, à le densifier d’abord, puis, dissimulé au cœur de l’île, à ouvrir un espace au ciel et à la lumière. C’est d’abord un périmètre d’environ 200 m2 définit par une température de sol qui restera chaude tout au long de l’année. Alimenté par une pompe à chaleur sol/eau de 20 KW qui puise l’énergie du sol (température entre 8° et 12° toute l’année) par sonde géothermique à 160 mètres de profondeur, un circuit d’eau, à la température de 35 °, est installé dans le sol à 25 cm de profondeur. La chaleur irradiera dans le sol, se propagera jusqu’en surface. Ici, le sol ne gèlera jamais. Durant l’hiver, ce sera une population étrange de plantes et d’arbustes en décalage climatique et temporel qui s’y développera, égaré dans cet été improbable. Le circuit d’eau chaude défini une surface dont la forme reprend celle, allégorique, de la constellation la plus brillante de l’été, celle du cygne, les ailes déployées, qui s’envole éternellement vers le sud. La constellation du cygne est la plus visible et la plus centrale des constellations du ciel d’été, tandis qu’elle disparaît de la voûte céleste en hiver. C’est une empreinte, la mémoire de sa présence estivale disparue à l’hiver, que nous découpons dans la forêt d’aulnes.

Et c’est aussi une lumière, celle du solstice d’été, du 21 juin, avec son intensité et ses variations, qui est ici perpétuée tout au long de l’année. Dans la clairière, le jour se lèvera à 5 heures 03 et se couchera à 23 heures 51, tous les jours pareil, tout au long de l’année. Dans la clairière, les jours dureront toujours 15 heures et 53 minutes. Même le 21 décembre, alors qu’au-delà de la clairière, le jour sera de 8 heures 30, que le soleil se couchera à 16 heures 10. La végétation de la clairière restera dans cet été. Elle sera hors saison, elle ne changera pas vraiment de couleur, la photosynthèse ne s’arrêtera pas, les attaches des rameaux ne rompront pas, les feuilles ne tomberont pas tout à fait, parce que ces phénomènes saisonniers sont induits par la diminution de la longueur du jour et qu’ici, la longueur du jour sera éternellement celle du premier jour d’été. Une lumière artificielle dont le spectre électromagnétique reproduit celui de la lumière du soleil, compensera chaque jour la diminution de la durée du jour, prolongeant la photosynthèse par-delà l’automne, au-delà de l’hiver. Dans la clairière, à fleur de sol, la lumière électrique est installée sous des grands cercles de verre opalin dont la disposition et le nombre reprennent ceux des étoiles de la constellation estivale du Cygne. Alpha, gamma, delta, epsilon, bêta et 3 autres étoiles génèrent des journées d’été au cœur d’une île en hiver.

Le second été Maîtrise d’ouvrage: Bertran et Christine Conrad - Eybesfeld Maîtrise d’oeuvre: Décosterd & Rahm Philippe Rahm, Jean-Gilles Décosterd Collaborations: Jérôme Jacqmin 21 Décembre 2004